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Féminin sacré occidental

Le mythe de l’héroïne – Féminin sacré occidental

A propos du féminin sacré, en France il est commun de se considérer comme le parent pauvre de l’humanité. Par-delà les légendes reliées aux élémentaux tels que les nymphes ou les fées, il existe une histoire, profondément ancrée dans la terre que l’on a sous les pieds. La féminité positive, celle qui existe dans chaque être vivant comme principe inhérent à la création est, ici aussi, l’un des fondements des mythes, et, autrefois, des rituels initiatiques. La « pacha mama » européenne a été malmenée, persécutée, discréditée, moquée. Les racines du féminin sacré occidental qui faisaient parties de transmissions orales, de transmissions vivantes ont été fortement réprimées entre la fin du Moyen Age et le début de la renaissance, puis à la période des lumières. Heureusement, en même temps qu’une forte colonisation intellectuelle avait lieu, elles continuèrent d’exister dans les contes, on les grava dans la pierre des cathédrales et on les cacha dans les mythes chrétiens. Mais le mal était fait, les clés pour les déchiffrer s’effaça de la mémoire populaire.

La prise de pouvoir du mental discursif

Qu’avons-nous voulu tuer et faire disparaitre depuis lors ? Nous avons voulu tuer une certaine vision du monde pour pouvoir nous précipiter dans l’ère moderne. Cette vision, c’est l’idée que le monde respire, que la matière n’est pas seulement une série d’atomes que l’on assemble comme des briques inertes, mais que tout ce qui compose notre monde ondoie, tremble, vibre, frémit, sursaute… Danse…et donc est profondément instable et angoissant pour qui a oublié comment dialoguer avec la nature. Pour se rassurer nous avons élaboré des encyclopédies du savoir, nous avons tout rangé dans des cases, tout disséqué, tout maitrisé, afin de comprendre intellectuellement le monde et avoir l’illusion de tout contrôler. Des ethnomusicologues considèrent que la crise spirituelle la plus importante de l’histoire humaine est ce moment où la pensée discursive a suppléé à la connaissance instinctive du monde. Pour la pensée dite « primitive » ou « totémique », la réalité n’est pas stable, tout est vibration. En quelque sorte, la musique préexiste au réel. La réalité n’est pas matière inerte mais ondes ce qui permet un sentiment d’unité et de co-créativité entre l’homme et la nature. La pensée discursive lorsqu’elle n’est pas utilisée comme simple outil mais qu’elle se met à dominer l’ensemble des perceptions cognitives, sépare et oppose en créant des catégories et des groupes. Elle pose l’homme au-dessus de la nature, oppose les hommes entre eux, crée le bien et le mal, sépare la matière de l’esprit et laisse l’homme seul face à lui-même.

L’exemple du tarantisme

Pour trouver des traces vivantes de la pensée « totémique » en Occident et donc du féminin sacré, il faut faire un détour par l’extrême sud de l’Italie. La pizzica de la région de Salento telle qu’elle était pratiquée jusqu’au XXe siècle est l’un des derniers vestiges de ce que les ethnologues décrivent comme un rituel de passage typiquement féminin: le tarantisme. Souvent à des moments critiques de leur existence, les femmes étaient susceptibles d’être piquées par une araignée (tarentule) ce qui entrainait des troubles nerveux tels que tremblements, folie et dépression. On intégrait alors ces femmes dans un espace protégé pour les soigner à l’aide de rythmes (tambours sur cadres) et de musiques (chant et accordéon ou flûtes selon l’époque) joués par des hommes et des femmes. La musique et la danse avaient alors un rôle de catharsis c’est-à-dire de purification et de transmutation des émotions négatives à l’aide de la transe. Les anciens ne laissaient pas les émotions envahir le mental mais les ramenaient dans le corps qui servait alors de creuset pour pouvoir les transmuter dans le sens alchimique du terme. Or, si le corps et l’esprit sont de nature vibratoire, la musique et la danse sont les outils les plus appropriés pour ramener le dialogue entre eux et les réharmoniser, les réaccorder comme on accorde un instrument de musique. Durant ce rituel de la pizzica,la femme tout d’abord dans une situation de faiblesse passe du statut de victime à celui d’héroïne en passant par une série d’états symboliques et typiques du parcours initiatique : l’état de crise, puis de mort et enfin de renaissance. Ce système de pensée entre dans une perception non dualiste de la réalité. La nature n’est ni bonne ni mauvaise mais elle est à la fois la vie et la mort, la germination et la putréfaction dans un cercle infini.

Taranta & la symbolique du serpent

Or, le mot tarentule ne désigne pas dans son étymologie seulement une araignée mais tout animal rampant sous terre et crachant du venin. Cela pouvait désigner indifféremment une araignée, un serpent ou un scorpion. Le serpent ou le dragon se retrouvent dans toutes les mythologies du monde comme symbole des forces souterraines, telluriques, forces qu’il faut savoir domestiquer pour qu’elles ne deviennent pas dévastatrices. Lorsqu’il se mord la queue le serpent est l’orobouros, les successions des vies et des morts et symbole de l’unité du monde. Lorsqu’il se redresse, il est le symbole de la kundalini, l’énergie qui amène à l’éveil de l’âme immortelle. Dans le rituel de la pizzica, la femme descend symboliquement dans la matière, affronte la mort, les énergies telluriques (tarentule), elle les apprivoise et renait, grandie. On retrouve également en France de nombreuses histoires de femmes faisant face à un animal mythique et souterrain. Les héros et héroïnes sont nombreux dans nos cathédrales romanes et gothiques. Il suffit de parcourir la France pour trouver partout cette mémoire inscrite dans les légendes et surtout dans la pierre des édifices religieux. Marie ne tue pas le serpent, elle l’apprivoise et tient ses forces sous contrôle puis s’en sert pour s’élever, Marthe apprivoise la Tarasque, animal mythique ressemblant à un dragon non pas grâce au combat mais grâce à sa douceur et sainte Marguerite est représentée comme sortant du ventre du dragon. Appelée aussi sainte Marine elle est par ailleurs la patronne des sages-femmes. Ces héros et héroïne ne tuent pas le dragon, ils et elles le terrassent c’est-à-dire le ramène en terre pour transformer et utiliser ses énergies.

L’intelligence du corps

Freud analysera ces états particuliers de transe comme de simples crises d’hystéries féminines provoquées par des frustrations sexuelles. Elles sont bien plus que cela. Elles sont profondément ancrées dans les cultes liés à la terre mère et à la nécessité de domestiquer le dragon que représente son énergie incommensurable. Les femmes ont toujours joué un rôle particulier dans la communication avec les forces de la nature. Retrouver le sens de ces mythes c’est retrouver nos racines, non pour se replier sur nous-même mais pour en tirer les nutriments nécessaires pour déployer nos branches vers le ciel et communiquer sereinement avec le monde qui nous entoure. La psychologie a eu le défaut de maintenir le statut de victime alors que les rituels initiatiques transcendent les difficultés rencontrées au cours du passage sur terre. Ces héroïnes nous rappellent ce besoin essentiel de retourner vers son centre, de se tourner vers la terre non pour sombrer dans la plus épaisse matérialité mais pour se nourrir de ces forces afin de grandir en tant qu’être humain. Car, L’humain perdu dans les formes extérieures ne trouvera jamais la magie du centre. Tout le travail d’une vie est de réussir à devenir le point au centre du cercle pour devenir le héros (héroïne) de sa propre vie et ne pas se laisser emporter dans son tourbillon. Là est la leçon des anciens, ramener les émotions dans le corps, dans la terre, TERRasser le dragon pour mieux s’élever.